"La capacité de reconnaitre l'image d'un verre utiliserait une bases de connaissances différente de celle qui est utilisée pour comprendre le mot verre". (Warrigton, 1975)

Certains auteurs travaillant autour de la mémoire sémantique font l'hypothèse qu'il existerait un système sémantique verbal et un système sémantique visuel. On accéderait à l'un ou l'autre de ces systèmes selon la modalité d'entrée de l'information. Ces deux systèmes seraient interconnectés.

1. Arguments en faveur des systèmes sémantiques multiples

1.1. Etude des patients présentant des déficits sémantiques dans une modalité spécifiques: altération sélective du système

1.1.1. Exemple de cas

Lorsqu'on présente l’image d'un au patient, il est incapable d'en donner le nom ni ses caractéristiques. Lorsqu'on lui dit le nom de l'objet, le patient est alors capable de nous en fournir les caractéristiques. Le nom lui a permis d'avoir accès au concept sémantique. Cette dissociation laisse penser que l'image d'un objet et son nom n'appartiennent pas au même stock sémantique. Dans le cas de notre patient, il y aurait une perturbation sélective d'un système sémantique (à condition de démontrer qu'il ne s'agit pas d'un problème d'accès au stock sémantique unique par le biais de la modalité visuelle).

1.1.2. Distinction entre un trouble d'accès au stock sémantique et la perte du stock sémantique

Les critères diagnostiques en faveur d'une altération d'un stock sémantique sont:

  • stabilité des réponses sur les mêmes items
  • impossibilité d'amorçage: on ne peut pas amorcer quelque chose qui n'existe pas.
  • vulnérabilité des informations spécifiques comparativement aux informations catégorielles. Les informations catégorielles seraient plus résistantes à la détérioration que les informations spécifiques car on ferait plus souvent appelle aux premières. En cas de lésion, les informations plus fragiles sont les premières à être altérées.
  • insensibilité des réponses à la vitesse de présentation de l'item. A l'inverse, s'il existe un déficit d'accès au stock sémantique, plus le temps de présentation de l'item sera long, meilleures seront les performances.

1.1.3. Existence d'aphasies dans une seule modalité (optique, tactile...)

L'aphasie optique définie un trouble de la dénomination uniquement dans le cas d'une présentation visuelle du stimulus. On ne retrouve pas de trouble de l'identification; le patient peut mimer l'utilisation de l'objet, faire des appariements au niveau de l'utilisation des objets...). Il y a persévération de la dénomination à partir des autres entrées sensorielles.

L'aphasie optique est un déficit inexplicable si l'on fait l'hypothèse qu'il existe qu'un seul système sémantique.

Interprétation de l'aphasie optique

L'image présentée en modalité visuelle permettrait l'accès au système sémantique visuelle ce qui en permettrait l'identification.

Il y aurait une dysconnexion entre le système sémantique visuel et le système sémantique verbal qui seul permet la dénomination

2. Contenus des systèmes sémantiques multiples

Il existe un consensus selon les différents auteurs: la modalité d'entrée de l'information déterminerait l'accès à un système sémantique particulier (verbal pour les mots, visuel pour les images...). Les auteurs divergent sur le contenu de ces différents stocks.

2.1. Proposition de Warrington et Shallice, 1974

Selon Warrington et Shallice, il n'y aurait pas de différence de contenu entre les différents systèmes; le codage se ferait sous forme propositionnelle. Par exemple, pour la concept de "pomme", que ce soit dans le stock visuel ou verbal, les informations sémantique seraient de type "fruit, rond, bon, juteux...". L'inconvénient de ce point de vue est qu'il envisage un système très redondant et peu économique. Or on sait que le système cognitif tend à être le plus économique possible.

2.2. Proposition de Shallice, 1988

En 1988, Shallice envisage une différence de codage de l'information entre les différents systèmes. Le système sémantique verbal contiendrait toujours des informations de type propositionnelle (exemple du concept de "pomme", l'information verbale codée serait "la pomme est ronde, c'est un fruit...). Le système visuel contiendrait des images simplifiées, prototypique de l'objet (toujours pour le concept de "pomme", le système visuel aura stocké en mémoire l'image d'un rond). La limite de cette proposition réside dans le fait qu'il devient très difficile de coder un objet qui sera visuellement complexe.

2.3. Proposition de Beauvois, 1973

Beauvois entrevoit des différences de contenus entre les différents systèmes sémantiques. Le système visuel contiendrait des infirmations sur les propriétés visuelles de l'objet, stockées sous forme propositionnelle (pour le concept de "pomme", le système visuel contiendrait des informations de type "ronde...). Le système verbal contiendrait des informations sur les propriétés verbales de l'objet (pour la "pomme", les informations seraient du type "fruit"...). L'avantage de cette proposition est qu’elle envisage des systèmes non redondants dans l'information stockée en mémoire.

3. Critiques des conceptions des systèmes sémantiques multiples

Les modèles sont aujourd'hui toujours peu spécifiés, peu précis.

Il existe à l'heure actuelle une remise en question de la validité des critères de déficit du stock versus d'accès au stock des représentations sémantiques. Ces critères sont cependant cruciaux afin d'émettre l'hypothèse de l'existence de plusieurs systèmes sémantiques. On retrouve aujourd'hui dans les divers cas cliniques étudiés peu de différences entre les patients supposés présentés un trouble d'accès et ceux supposés présenter un déficit du stock sémantique.

On retrouve également une remise en question de l' existence de l'aphasie optique.

4. Vers un système sémantique unique

Compte tenu de ces diverses critiques, la conception la plus courante aujourd'hui est celle d'un système sémantique unique, accessible à partir des différentes modalités sensorielles et contenant toutes les connaissances autour des objets. Ainsi, le nom, la visualisation... du même objet activerait la même représentation sémantique. Même s'il existe diverses modélisations du système sémantique unique, un consensus s'est dégagé:

  • l'identification d'un objet se fait par activation d'un concept localisé en mémoire sémantique
  • la mémoire sémantique contiendrait un stock d'unités symboliques abstraites, organisées en structures stables.

Les divergences entre les différents auteurs concernent:

  • l'organisation des concepts en mémoire sémantique

5. Organisation des représentations sémantiques

5.1. Constats

Diverses études de cas montrent l'existence d'une double dissociation entre l'altération des concepts concernant les éléments naturels (animaux, fruits, légumes...) et les objets manufacturés, et ce, quelque soit la modalité d'entrée. Comment expliquer cette double dissociation?

5.2. Organisation en catégories (Collins et Loftus, 1975)

Le système sémantique serait organisé en catégories taxinomiques, catégories représentées dans des régions cérébrales anatomiques distinctes. La perte d'une catégorie viendrait signée l'altération cérébrale de la zone où elle est localisée.

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La limite de ce modèle est apportée par les observations cliniques: les déficits dits de catégories spécifiques ne respectent pas toujours les frontières catégorielles. La perte des connaissances sur les objets naturels est souvent associée à:

  • la perturbation des instruments de musique et des monuments
  • la préservation des connaissances autour des parties du corps

5.3. Organisation en propriétés (Warrington et Mc Carthy, 1987)

Le système sémantique serait organisé en une série de propriétés potentielles, distribuées entre les propriétés visuelles et les propriétés fonctionnelles des objets.

Un concept se caractérise par l'activation plus ou moins forte d'un sous ensemble de ces propriétés. En effet, les propriétés n'auraient pas le même poids dans la représentation des différents concepts. Ainsi, les concepts naturels et les concepts manufacturés n'étant pas représentés par les mêmes propriétés, des dissociations au niveau de l'altération de l'une ou l'autre de ces catégories d'objets peuvent être observées.

Un déficit portant sur une catégorie est envisagé comme l'altération des informations sémantiques dominantes dans la représentation de ces concepts.

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