C’est Krafft-Ebing qui fut le premier à décrire d’une façon très complète cette perversion sexuelle à laquelle il a donné un nom dérivé de celui de Sacher-Masoch, écrivain autrichien (1836-1895).Celui-ci décrivit dans ses romans une attitude de soumission masculine à la femme aimée, avec recherche de la souffrance et de l’humiliation. Krafft-Ebing a décrit de nombreuses manifestations cliniques du masochisme telles que les douleurs physiques par piqûre, bastonnade, flagellation, humiliation morale par attitude de soumission servile à la femme, accompagnée du châtiment corporel jugé indispensable.

Conception psychanalytique du masochisme

Freud étend la notion de masochisme au-delà de la perversion décrite par les sexologues : d’une part en en reconnaissant des éléments dans de nombreux comportements sexuels et des rudiments dans la sexualité infantile, et d’autre part en décrivant des formes qui en dérivent, notamment le « masochisme moral » dans lequel le sujet, en raison d’un sentiment de culpabilité inconscient, recherche la position de victime sans qu’un plaisir sexuel soit là, directement impliqué.

La prise en compte de la sexualité infantile montre que la pulsion sexuelle prend couramment une dimension sadique ou masochiste. Le masochisme y apparaît plus précisément comme un renversement du sadisme (activité transformée en passivité) et un retournement sur la personne propre. Freud relève par ailleurs qu’originairement, le sadisme vise plutôt à l’humiliation ou à la domination de l’autre. C’est dans le renversement masochiste que la sensation de douleur peut se lier à l’excitation sexuelle. Alors seulement le but sadique d’infliger des douleurs à autrui peut aussi apparaître, ce qui veut dire qu’à ce moment là, « on jouit soi même de façon masochiste dans l’identification à l’objet souffrant ». Le masochisme infantile cède généralement au refoulement. Il subsiste dès lors dans l’inconscient sous formes de fantasmes. Ces fantasmes peuvent faire retour à la conscience, généralement avec une formulation transformée. Freud montre à partir de l’étude des quatre cas, tous féminins, les différents temps de ce fantasme :

  • un premier temps où le fantasme se présente sous la forme « le père bat l’enfant haï par moi », forme témoignant d’une rivalité infantile primitive.
  • un second temps, reconstruit par l’analyse, où c’est le sujet lui-même qui est battu « je suis battu(e) par le père ». A cette étape, le fait d’être battu satisfait la culpabilité œdipienne et permet en même temps l’obtention d’un plaisir sur un mode régressif.
  • Dans un troisième temps, le fantasme se renverse : « un enfant est battu ». Ici, il n’y a pas d’identité définie, ce qui permet au fantasme de se maintenir conscient sous cette nouvelle forme, tolérée cette fois par la censure.

Le problème économique du masochisme fut abordé par Freud en 1924. Il distingue alors un masochisme érogène, un masochisme féminin et un masochisme moral.

On a tendance à désigner du terme de « masochisme érogène » la perversion sexuelle masochiste. Freud dit qu’il y a masochisme érogène dès lors que le plaisir érotique est lié à la douleur.

L’idée d’un masochisme spécifiquement féminin a été historiquement très controversée. Si des psychanalystes comme Deutsch la reprennent et en font une condition indispensable pour assumer la fonction de reproduction, de nombreux auteurs l’ont rejetée. Selon Freud la notion de masochisme féminin repose entièrement sur le masochisme érogène. Le masochisme féminin est accessible cliniquement par Freud par les fantasmes des masochistes hommes qui visent à obtenir des satisfactions surtout masturbatoires. Dans ces fantasmes se déroule la mise en scène infantile d’une situation « caractéristique de la féminité » qui signifie « être castré, être coïté ou enfanté ». Toutefois, même si la passivité du masochisme reste, pour Freud, liée à la féminité, il est amené à relativiser néanmoins sa conception du fait de la bisexualité. Il fait remarquer qu’il s’agit d’un but pulsionnel et non de caractéristiques du Moi.

Le masochisme moral est celui de ces sujets qui n’attendent pas leur souffrance d’un partenaire mais qui s’arrangent pour l’obtenir dans diverses circonstances de la vie, témoignant d’un certain besoin inconscient de punition. Le besoin de punition est une exigence interne postulée par Freud comme étant à l’origine du comportement de certains sujets dont l’investigation psychanalytique montre qu’ils recherchent des situations pénibles ou humiliantes, et se complaisent en elles. Freud écrit au sujet du masochisme moral que « la souffrance elle-même, c’est là ce qui importe : qu’elle soit infligée par une personne aimée ou indifférente ne joue aucun rôle ; elle peut être aussi causée par des puissances ou des circonstances impersonnelles. Le vrai masochisme tend toujours sa joue là où il a la perspective de recevoir un coup ». Cette forme de masochisme peut paraître totalement désexualisée et relever par là d’un besoin d’autodestruction, lui même référable à la pulsion de mort. Mais Freud indique que le besoin de punition, lorsqu’il se révèle comme un désir d’être battu par le père, peut renvoyer à celui d’avoir des rapports sexuels passifs avec lui.

Lacan s’est intéressé à la question du masochisme. Il a notamment tenté de démontrer que, en se faisant objet, en se faisant déchet, le masochiste vise à provoquer l’angoisse de l’Autre qu’il faut situer au-delà du partenaire du pervers, un Autre qui, ici à la limite, se confondrait avec Dieu. En fait, ce que l’on peut surtout saisir, c’est qu’il y a une pente de tout sujet vers le masochisme en ce que l’Autre, à qui nous posons la question de notre existence, ne nous répond pas. Dès lors, curieusement, le sujet suppose le pire et n’est jamais si assuré d’exister aux yeux de l’Autre que lorsqu’il souffre.

Clinique du masochisme

Cliniquement, l’acte masochiste prend la forme d’un scénario imaginaire dont le masochiste est à la fois le metteur en scène et l’acteur principal. Ce scénario est soumis à un ensemble de règles extrêmement précises et codifiées. Le masochisme connaît bien ces règles, même s’il ignore souvent leur signification. Et c’est volontairement qu’il s’y soumet, pour le plaisir qu’elles lui procurent.

Le but visé par l’acteur-metteur en scène est une souffrance accompagnée ou redoublée par l’abaissement et l’humiliation. L’une et l’autre devront être réelles, visibles et contrôlées. Elles devront être réelles dans ce sens où le masochiste utilise des traitements très précis. Elles seront visibles dans la mesure où l’effet de ces sévices se trouve redoublé par la présence imaginaire ou bien réelle de spectateurs pris à témoins bien souvent malgré eux. Reik parle de trait démonstratif du masochisme. Enfin, elles seront contrôlées, car tout est mis en œuvre ici, à la différence du sadisme, pour que l’attrait de la souffrance n’entraîne pas de dommages corporels dangereux.

La pratique masochiste débouche presque toujours sur l’orgasme qui en constitue à la fois le terme et l’aboutissement. Celui-ci survient à la suite d’une montée progressive et graduée de l’excitation, lorsque se trouve atteint un seuil défini de souffrance. Stoller parle de véritable « transe ». Cette façon de retarder l’échéance est décrite par Reik sous l’expression « facteur suspensif ».

Le cadre de la pratique masochiste est extrêmement défini et circonstancié ; on parle de « contrat masochiste ». Les contrats décrits pas Sacher-Masoch à l’adresse de sa femme sont célèbres ; ils exposent dans les moindres détails tout ce qui doit se passer. Ce contrat, même s’il est rarement aussi évident dans les faits réels, fait partie intégrante de la problématique masochiste à tel point que l’on peut le considérer comme le prototype et le modèle de tous les contrats. Il détermine en particulier la place, la signification et l’utilisation de chacun des objets: fouet, soulier pointu, vêtement; il détermine le rôle joué par chacun des protagonistes; il prévoit même un système de punition et de rétorsion en cas d’infraction à la règle établie.

Il n’est pas rare que tout se passe sur le plan strictement imaginaire, le sujet réduisant son activité sexuelle à un onanisme solitaire, en s’aidant de rêveries, d’images, de films ou de photographies représentant des scènes qu’il ne peut effectivement pas jouer. Ce type d’évolution ne fait que souligner le rôle prépondérant du fantasme et le caractère foncièrement solitaire de toute pratique masochiste quelle qu’elle soit.

Il arrive aussi que la pratique masochiste s’inscrive dans un rapport sexuel apparemment normal, sous la forme de tel ou tel trouble sexuel entraînant pour le partenaire masculin la honte ou l’humiliation : impuissance ou semi impuissance, éjaculation précoce, anéjaculation…

Seule, la résurgence progressive des fantasmes plus ou moins inconscients qui sous tendent des attitudes de ce genre peut permettre une certaine évolution.