Perversion et normalité morale

Le mot « perversion », attesté dans la langue française dès 1444 désigne « retourner, renverser », avec une connotation péjorative qui est présente dès les premiers emplois. Le sens moral et religieux de ce terme est premier. Il y a en l’être humain une duplicité ; il veut le bien, il le croit et il le dit, mais il fait le mal. Il détourne le bien en mal. Ce qui est bon se « divertit » et se renverse en son contraire ; c’est ainsi que l’on parlera d’effets pervers. Ce fut le souci de la prédication ecclésiastique d’indiquer par la loi la frontière à ne pas franchir et de punir ceux qui la transgressent. On se souvient que, très tôt, l’Eglise avait reléguée la sexualité à la stricte finalité de la reproduction.

Mais la religion n’a pas le privilège de punir les déviants. En effet, la société politique, judiciaire est concernée directement. C’est pourquoi le pouvoir judiciaire est intervenu pour une triple fonction : énoncer la frontière, punir le transgresseur, protéger la société en évitant la récidive de l’acte. C’est au cours du XIXème siècle que la justice fit appel au discours médical pour que celui-ci se prononce sur la responsabilité du sujet (s’agit-il de perversité morale ou de perversion pathologique). Les questions qui seront alors posées par le juge au psychiatre seront « Etait-il atteint de troubles psychiques lors des faits qui lui sont reprochés ? Les éventuels troubles mentaux qu’il présente rendent-ils sa dangerosité potentielle inacceptable pas la société ? Comment explique-t-il ce geste ? Le regrette-t-il ?… »

Ces expertises judiciaires nécessitent que soient produites des classifications descriptives de la perversion pour répondre aux juges. Mais cette tache s’avère très fastidieuse dans la mesure où le pervers ne se considère pas comme un malade. La plupart du temps, il s’agit d’hommes et de femmes respectables et respectés dans leur vie sociale, professionnelle et familiale, mais ils ou elles ont, par ailleurs, secrètement, discrètement, une autre vie qu’ils n’exposent pas aux regards de l’ordre médico-légal.

Pinel a également accordé une place importante à la notion de moralité. A coté des causes physiques, cérébrales (coup sur la tête, conformation particulière du crâne) ou sympathique (affection du cerveau par contagion d’un autre organe) et à coté de l’hérédité, il met l’accent sur les causes morales pour expliquer les maladies mentales. Ces causes sont pour lui de trois ordres : les passions contrariées, les excès (mœurs, mode de vie) et l’éducation vicieuse par excès d’autorité ou par mollesse. Les causes morales agiraient par un effet direct sur l’organisme et induiraient donc l’apparition de l’aliénation mentale.

Perversion et normalité instinctive, biologique

Dans son livre « La descendance de l’homme » Darwin ne parlera pas de perversion mais d’un instinct qui peut pousser l’homme à agir à l’encontre des instincts sociaux :

« Les instincts sociaux poussent l’homme à trouver du plaisir dans la société de ses semblables, à éprouver une certaine sympathie pour eux, et à leur rendre divers services. Un désir ou un instinct peut pousser un homme à accomplir un acte contraire au bien d’autrui ; si ce désir lui paraît encore, lorsqu’il se le rappelle, aussi vif ou plus vif que son instinct social, il n’éprouve aucun regret d’y avoir cédé ; mais il a conscience que, si sa conduite était connue de ses semblables, elle serait désapprouvée par eux, et il est peu d’hommes qui soient assez dépourvus de sympathie pour n’être pas désagréablement affectés par cette idée. S’il n’éprouve pas de pareils sentiments de sympathie, si le désir qui le pousse à de mauvaises actions sont très énergiques à de certains moments, si, enfin, quand il les examine froidement, ses désirs ne sont pas maîtrisés par les instincts sociaux persistants, c’est alors un homme essentiellement méchant. »

En 1838, Esquirol parlera de « monomanies instinctives (ou impulsives) » pour parler des perversions.

Il faut attendre 1880 pour que Magnan propose une interprétation neurophysiologique de la perversion considérée comme « un trouble du fonctionnement hiérarchisé du système nerveux central ». Cette conception, reprise par Sérieux puis Arnaud, propose la première classification des pervers fondée sur la neurologie.

Mais le plus grand apport fut celui du Krafft-Ebing en 1887 qui parlera de perversion en termes de déviation de l’instinct sexuel. Il déclarait perverse toute extériorisation de l’instinct sexuel qui ne répond pas au but de la nature, c’est à dire la reproduction lorsque l’occasion d’une satisfaction sexuelle est donnée. C’est la nature qui nous donne la finalité consciente et non violente de la sexualité. Détourner ce bien en mal, c’est en subvertir et l’objet et le but, étant admis que l’objet selon la nature est l’union génitale hétérosexuelle entre deux adultes ; et le but selon la nature est la satisfaction sexuelle de l’un et de l’autre par suite de cette conjonction-là.

Ce médecin allemand, dans son ouvrage « Etude médico-légale à l’usage des médecins et des juristes » voulait faire entrer définitivement les perversions sexuelles dans le domaine de la médecine de sorte qu’elles puissent être traitées au même titre que les maladies mentales. Il voulait fournir aux experts mandatés devant les tribunaux un tableau clinique des perversions aussi complet que possible.

Les préoccupations théoriques de Krafft-Ebing portent essentiellement sur un souci de classification de cas observés. C’est ainsi qu’il affirme que les perversions se divisent en deux grands groupes : d’abord celles où le but de l’action est pervers et il faut placer ici le sadisme, le masochisme, le fétichisme et l’exhibitionnisme ; ensuite celles où l’objet est pervers, l’action l’étant le plus souvent en conséquence : c’est le groupe de l’homosexualité, de la pédophilie, de la gérontologie, de la zoophilie et de l’auto-érotisme.

Cette conception, comme nous le verrons plus tard, fut reprise par Freud qui a abordé les perversions à partir de la sexualité génitale avant de les expliquer d’un point de vue structural.

Perversion et normalité sexuelle

Sexualité infantile et sexualité perverse ; définition de la perversion

Selon Freud (1905), la perversion trouve ses racines dans la sexualité infantile. Celle-ci s’organise en pulsions partielles ayant pour but des objets prégénitaux (bouche, sphincter…). Par sa célèbre formule « L’enfant est un pervers polymorphe », Freud impose l’idée d’une prédisposition originelle et universelle aux perversions.

Ainsi, seul le primat ultérieur du génital devrait permettre le dépassement des perversions par unification des pulsions partielles en une seule pulsion totalisante dirigée vers l’objet génital dit hétérosexuel, suivant le modèle de la finalité biologique de la reproduction. Des perturbations du regroupement des pulsions partielles sous le primat de la génitalité par « le développement excessif et compulsif de telle ou telle de ces pulsions » expliquent les perversions. Freud énonce « la sexualité perverse n’est rien d’autre que la sexualité infantile grossie, décomposée en ses motions isolées ».

Dans « Trois essais sur la théorie sexuelle », Freud fait de la névrose « le négatif de la perversion ». Il souligne ainsi le caractère sauvage, barbare, polymorphe et pulsionnel de la sexualité pervers. A l’opposé de la sexualité des névrosés, cette sexualité perverse ne connaît ni l’interdit de l’inceste, ni le refoulement, ni la sublimation.

Si la sexualité perverse n’a pas de limite, c’est parce qu’elle s’organise comme une déviation par rapport à une pulsion, à une source (organe), à un objet et à un but. A partir de ces concepts, Freud élabore une classification des perversions en s’inspirant des travaux de Krafft-Ebing. Il distingue deux sortes de perversions :

  • les perversions d’objets : on désigne par objet la personne ou la réalité qui exercent l’attrait sexuel dominant.

S’il s’agit d’un objet humain, sont considérés comme perversion d’objet :

- L’inceste (XIIème siècle, du latin incestus qui veut dire « impur ») : universellement condamné, l’inceste est considéré par Freud, à partir du moment de la découverte du complexe d’Œdipe, comme la perversion d’objet par excellence.

- L’homosexualité (l’usage de ce mot date de 1906 seulement) : à la suite des travaux de son époque, Freud la place au premier plan de son étude des perversions.

- La pédophilie (1580), la gérontophilie: où le pervers s’en prend aux enfants, ou aux vieillards.

- Certaines formes de narcissisme (1898) : les premières formes de narcissisme décrites par les auteurs contemporains de Freud (Havellock Ellis, Nacke, Sadger) sont des perversions d’objet, où le sujet trouve exclusivement sa jouissance en se masturbant face à un miroir. L’objet est donc cette fois le moi lui-même, et toutes sortes de pratiques sont possibles (utilisation du miroir, de photographies ou d’enregistrements).

- La nécrophilie prend pour objet sexuel un cadavre humain (Sergent Bertrand, décrit par Lunier, Christie décrit par C. Allen, Mme X... décrite par Stoller). Cette pratique signale parfois une psychose. Sous une forme plus discrète on retrouve l’excitation au cours de cérémonies funèbres, le plaisir morbide éprouvé avec des partenaires moribonds ou condamnés. Elle révèle une fixation inconsciente à la mère par-delà toutes les formes de séparation (cf. en littérature E. Poe, Baudelaïre, Moravia). De même pour le vampirisme, qui désigne les suceurs de sang.

S’il s’agit d’un objet non humain, ce sont tantôt des objets partiels, tantôt des équivalents d’objet interdits.

- Le travestisme nécessite le port du vêtement de l’autre sexe, il diffère de l’homosexualité.

- Le fétichisme constitue pour Freud la perversion d’objet la plus révélatrice (1927), en accordant un rôle irremplaçable au «pénis de la mère ».

- La zoophilie érotique désigne les rapports sexuels avec les animaux considérés comme des partenaires privilégiés et parfois exclusifs. Ils sont signalés à toutes les époques et sembleraient particulièrement répandus aujourd’hui entre certaines femmes et des animaux domestiques. On sait la relation de substitut qui existe classiquement entre l’animal ainsi idéalisé et tel ou tel parent (Totem et tabou).

  • Les perversions de but : Ce que Freud appelle but dans sa première approche des perversions, c’est l’acte qui devient nécessaire et bientôt suffisant pour accéder à la satisfaction. En général, il s’agit d’un plaisir considéré comme préliminaire dans la sexualité génitale.

S’il s’agit du plaisir visuel, la psychanalyse considère comme perversions de but.

- L’exhibitionnisme, dans la mesure où le plaisir de montrer son sexe à un témoin médusé suffit à procurer au sujet le plaisir sexuel.

- Le voyeurisme, où le sujet trouve l’essentiel de son plaisir dans le spectacle de la sexualité sous telle ou telle de ses manifestations.

S’il s’agit du plaisir de souffrir ou de faire souffrir, on rencontre la même non-complémentarité fondamentale entre:

- le masochisme, que Freud appelle aussi «algolagnie passive », qui comprend toutes les formes de la souffrance érotique

- le sadisme, «algolagnie active» où l’on rencontre tous les degrés de la cruauté, et de la jouissance éprouvée dans la souffrance infligée à l’autre.

S’il s’agit de plaisirs plus localisés, Freud parle de perversion par « surestimation sexuelle » quand toute la jouissance est attachée à des zones érogènes très précises:

- la bouche: baisers exclusifs, ou exclusivité accordée à la fellation, au cunnïlingus, etc.

- l’anus ou l’urètre: besoin de la présence d’excréments ou d’une émission d’urine pour accéder à la jouissance, etc.

S’il s’agit du choix ou du nombre de partenaires, on parle aussi de perversion quand le plaisir de la conquête suffit à assurer la jouissance (donjuanisme), ou quand celle-ci n’est possible qu’à condition d’être trois ou quatre à partager le même rapport. C’est devenu monnaie courante en certains clubs de rencontre. Il en est de même quand certains caractères ou états particuliers sont exigés pour atteindre l’orgasme : une déficience, une saleté, une drogue, une position exclusive, etc. On parle enfin traditionnellement de perversion à propos des frotteurs, lesquels profitent de la promiscuité des transports en commun ou des salles obscures pour transformer les contacts fortuits en moyens de jouissance.

Structure de la perversion

A partir de 1915, Freud apporte de nombreuse modifications à se première conception de la perversion. Il passe ainsi d’une description des perversions sexuelles à l’idée d’une possible organisation de la perversion en tant que paradigme d’une organisation du Moi fondée sur le clivage. La description de Freud observe trois temps :

  • la découverte puis la reconnaissance par le garçon d’abord, et à un degré moindre par la fillette, de deux catégories d’être : ceux pourvus d’un pénis et ceux qui ne l’ont pas. la stupeur et l’effroi qui connotent cette découverte déterminent chez le garçon la crainte d’une castration dont l’exécution est traditionnellement attribuée à la fonction du père.
  • Le second temps est celui du refus, du désaveu, du déni qui combat l’angoisse de castration. Freud affirme que ce mécanisme de défense caractérise la psychose par opposition au mécanisme de refoulement que l’on retrouve dans la névrose : alors que le névrosé refoule les exigences du Ça, le psychotique dénie la réalité.
  • Enfin, une solution de compromis maintient les deux propositions contraires dans l’inconscient, qui peut les admettre, favorisant un clivage du Moi comportant aussi bien le désaveu que la reconnaissance de la castration.

Ainsi, décrite, la perversion s’inscrit dans une structure tripartite. A coté de la psychose, qui se définit comme la reconstruction d’une réalité hallucinatoire, et de la névrose, qui est le résultat d’un conflit interne suivi d’un refoulement, la perversion apparaît comme un déni ou un désaveu de la castration avec fixation à la sexualité infantile.

De 1905 à 1927 ; Freud passe donc d’une description des perversions sexuelles à une théorisation du mécanisme général de la perversion, qui n’est plus seulement le résultat d’une disposition polymorphe de la sexualité infantile mais la conséquence d’une attitude du sujet humain confronté à la différence des sexes. A cet égard, la perversion existe aussi bien chez l’homme et chez la femme mais ne se distribue pas de la même manière pour les deux sexes.