Du latin per-versus, le sens étymologique définit le pervers comme celui qui est enclin au mal.

Bien que la psychanalyse date maintenant d’un siècle, on entend encore et toujours l’affirmation “ C’est un pervers ! C’est une perverse ! ”

On aurait pu penser que ce substantif disparaîtrait enfin devant l’adjectif qui qualifie un acte ou un fantasme, ou bien qu’il s’effacerait pour laisser place au mot de perversion qui désigne un champ et une structure. Mais il n’en est pas ainsi. La nomination de pervers(e) comme substantif continue dans l’opinion dite éclairée, comme dans le discours médico-légal ou psychologique. Elle se poursuit même chez les psychanalystes. Mais, par contre, la recherche épistémologique sur les raisons de cette nomination est restée pauvre. Le psychiatre français Ernest Dupré disait à un congrès des aliénistes :

“ Le terme de perversion est un des plus fréquemment usités dans le langage psychiatrique ; on le rencontre couramment dans les observations cliniques, les rapports médico-légaux et les certificats d’internement… Or, si l’on parcourt la bibliographie courante de l’aliénation mentale, si l’on consulte les grands traités de psychiatrie, on ne trouve aucun ouvrage, aucun chapitre consacré à ce sujet. ” C’était en 1912. Mais est-ce bien différent aujourd’hui ?

On peut s’interroger en effet. Cette stagnation du savoir vient de l’histoire du mot “ perversion ”.

Jadis, les perversions étaient conçues du seul point de vue moral et religieux. Elles deviennent un phénomène pathologique au l9é siècle avec l’intervention des psychiatres par le biais de l’expertise dans les procès d’assises. Philipe Pinel en 1802 isole une folie sans délire, posant ainsi la question d’une folie morale ; et Esquirol décrit des monomanies instinctives.

Au cours du 19ème siècle, Richard von Krafft-Ebing et Havelock Ellis répertorient un grand nombre de cas qu’ils décrivent minutieusement sous l’angle biologique de la prédisposition ; tout comme le fera E. Dupré en 1912 dans sa description des perversions instinctives. Celui-ci en fait une basse catégorie puisqu’elle englobe aussi bien les perturbations de l’instinct de reproduction (perversions sexuelles), de l’instinct d’association (conduites antisociales) ou de l’instinct de conservation (suicide, avarice, prodigalité, collectivisme). Ce sont les perturbations de la vie sociale et morale qui, pour Dupré, confère à ce groupe une certaine unité.

L’importance des facteurs éthiques dans les perversions est soulignée également par H. Ey, qui considère que celles-ci vont de pair avec le rejet des obligations et des normes sociales, et, actuellement, la notion de perversion s’est restreinte à celle de perversions sexuelles. On désigne en effet sous le nom de “ perversion” le fétichisme, le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le sado-masochisme, l’homosexualité, la nécrophilie, la pédophilie, la bestialité, la gérontophilie... Depuis la vision morale suprématiste de la religion au regard contemporain réduit à la sexualité, la définition de la perversion semble ne pas pouvoir s’aborder sans les concepts de normalité et de déviance associés à la notion de sexualité tournée vers une finalité naturelle. Cependant, la psychanalyse de Freud nie tout instinct sexuel et préfère un point de vue génétique dans lequel le développement libidinal offrirait le terrain de la compréhension de la perversion.

Nous allons tenter alors d’articuler la notion de perversion selon plusieurs contextes dans lesquels elle se définit en suivant la chronologie des points de vue exposés au préalable dans le bref historique.

Il apparaît d’emblée indispensable de traiter cette notion sous l’influence d’une question essentielle à chaque point de vue évoqué qui est celle de la normalité.

Nous parlerons d’abord de perversion et de normalité morale considérant alors cette perspective la plus ancienne et pourtant encore tellement actuelle de la question du bien et du mal dans le comportement humain.

Nous exposerons ensuite nos vues sur la perversion et la normalité instinctive en faisant appel à la vision biologique déterministe du comportement humain.

Puis, nous verrons grâce à la psychanalyse freudienne comment définir la perversion selon une normalité sexuelle préétablie par les deux perspectives précédentes.

Il apparaît ensuite logique d’élargir la thématique de ce travail aux nouvelles perspectives psychanalytiques dont l’évolution fit naître des concepts bien utiles pour la compréhension de la notion de perversion.

Nous reprendrons ici la conception freudienne avec la notion de déni.

Dans un second temps, nous considérerons l’apport de Lacan.

Nous traiterons le cas du masochisme à titre d’exemple en tentant une approche qui réunit la vision de la perversion avec la notion de normalité et les nouvelles perspectives psychanalytiques.

Nous conclurons enfin avec une approche psychothérapeutique de la perversion.