Définition

En psychologie, le concept d’inhibition a été utilisé dans des contextes très différents, depuis la description des troubles comportementaux de Phineas Gage (Harlow, 1968) en passant par les processus de répression en mémoire (Freud, 1915) et plus récemment dans le contexte général de la psychologie cognitive et de la neuropsychologie.

L’inhibition, du latin « inhibire » qui signifie littéralement « arrêter un bateau en ramant en sens inverse » (Lemercier, 1996), est classiquement considéré comme un mécanisme inverse, de blocage d’un mécanisme actif plus important. Elle est définie d’une manière générale comme un mécanisme fondamental de suppression de représentations ou de processus préalablement activés (Harnishfeger, 1995). Elle opère sur les caractéristiques d’entrée et de sortie des éléments distracteurs afin de rendre disponibles et efficaces les processus d’analyse et de réponse pour les éléments pertinents. Selon Boujon et Lemoine (2002), les caractéristiques de l’inhibition seraient les suivantes :

  • l’inhibition serait un mécanisme actif de suppression des éléments distracteurs afin de laisser disponible l’efficacité des traitement pour la cible.
  • Elle serait également un phénomène adaptatif car son effet sur les temps de réponse dépend de la pertinence de l’information portée par le stimulus.
  • L’inhibition serait un mécanisme central de suppression puisqu’il peut se réaliser même lors de changements dans les caractéristiques des stimuli ou des modes de réponse.
  • Enfin, son initialisation serait lente (de 50ms à 100ms) et durable, pendant plusieurs secondes.

Ainsi, l’inhibition intervient dans tous contextes ou situations nouvelles qui nécessitent de l’attention. Comme l’attention, elle est plus lente à se mettre en place que les automatismes. Elle débute avant la sélection des informations pertinentes car elle est guidée par les buts de la tâche ou de la situation, mais devient efficace seulement après activation de l’ensemble des éléments qui constituent cette situation, c’est à dire les informations pertinentes et non pertinentes. Elle permet de supprimer momentanément les éléments considérés non pertinents pour la réalisation d’un comportement actuellement adapté. Ce mécanisme permet de rendre disponibles et efficaces les processus d’analyse et de réponse des éléments pertinents. En conclusion, « c’est un mécanisme flexible, adaptatif et susceptible de se modifier selon les attentes et les variations du contextes » (May, Kanbe et Hasher, 1995).

L’inhibition, une fonction frontale ?

En neuropsychologie, un déficit affectant les mécanismes d’inhibition a classiquement été associé de manière spécifique à des lésions frontales (par exemple, Shallice, 1988). De nombreuses études réalisées chez le singe et le chien lobotomisés (Brutkwoski, 1964) ont montré que ceux-ci présentaient une sensibilité accrue à l’interférence lors d’une tâche de réponse différée. Concernant les travaux en neuropsychologie humaine, une sensibilité accrue à l’interférence a fréquemment été décrite chez les patients frontaux depuis le cas de Phineas Gage. Par ailleurs, Luria (1966, 1978) a également rapporté chez des patients frontaux la présence de différents troubles suggérant l’existence d’un déficit d’inhibition (persévérations, stéréotypies, desinhibtion comportementale). Par exemple, dans l’épreuve « poing-paume-coté », Luria (1978) observe que les patients frontaux peuvent répéter de manière itérative une même composante de la séquence. Des persévérations ont également été relevées au cours d’épreuves séquentielles graphiques. Cette tendance à persévérer a été interprétée par Luria comme une difficulté à inhiber des routines d’actions devenues automatiques.

Cependant, bien qu’un lien spécifique entre inhibition et cortex frontal ait été fortement suggéré et illustré par ces différentes observations, il existe d’autres données allant à l’encontre d’un tel rapport univoque. Tout d’abord, un nombre considérable de cas décrits par Luria concernent des patients présentant des lésions massives, dépassant les limites des lobes frontaux (traumatisés crâniens, tumeurs cérébrales…). Il paraît ainsi peu aisé de conclure à une relation directe entre déficit d’inhibition et lésion frontale. De plus, certains auteurs ayant observé des patients dont les lésions impliquent exclusivement les lobes frontaux ne relèvent que très peu ou pas de difficultés aux tests évaluant certains processus d’inhibition. Par exemple, Canavan et al. (1985) ont décrit le cas d’un patient (JH) opéré d’un important méningiome frontal. Bien que, quelques jours après l’opération, celui-ci présentait tous les signes d’un syndrome frontal, quelques semaines plus tard, les troubles avaient disparu. Les auteurs en ont conclu que le syndrome « frontal » observé chez ce patient n’était pas le produit de la lésion frontale, mais d’un dysfonctionnement cérébral beaucoup plus diffus. Enfin, de nombreuses études expérimentales lésionnelles et par neuro-imagerie ne permettent pas de valider l’hypothèse selon laquelle un déficit d’inhibition serait strictement lié à une atteinte frontale. Ces études ont utilisé diverses tâches telles que le WCST, le test de Stroop et la tâche de Go/nogo. Le WCST est une épreuve de classement de cartes mettant en jeu divers processus tels que l’élaboration conceptuelle, la déduction de règles… Dans cette épreuve, le patient a devant lui quatre cartes réponses dont les éléments diffèrent par leurs nombres (de un à quatre), leurs couleurs (bleu, vert, rouge ou jaune) et leurs formes (étoile, triangle, rond ou croix). Différentes cartes stimulus sont alors présentées au sujet. Celui-ci doit les classer successivement sous les cartes réponses selon un critère de classement choisi (forme, couleur ou nombre). Le patient doit maintenir ce critère de classement pendant un certain nombre d’essai puis en changer. Dans l’épreuve de Stroop, épreuve la plus utilisées pour évaluer les capacités d’inhibition, comprend trois conditions : une condition neutre de dénomination de couleurs (par exemple, XXX en bleu), une tâche de lecture neutre de noms de couleur (par exemple, le mot ROUGE écrit en noir) et une tâche de dénomination incongruente de dénomination de couleurs (par exemple, le mot ROUGE écrit en bleu ; ici, le sujet doit dire la couleur « bleu »). Une augmentation des temps de réponse est classiquement observée entre la condition neutre et la condition incongruente. Cet effet, appelé effet d’interférence, est expliqué par l’intrusion ou l’activation non volontaire et irrépressible du processus automatique de lecture de mots durant la dénomination contrôlée de la couleur. Afin de répondre correctement à la consigne de dénomination de la couleur, un processus attentionnel permettrait alors la sélection de la dénomination de la couleur et l’inhibition active de la lecture du mot. ce processus d’inhibition, coûteux en ressources de traitement, entraîne un ralentissement des temps de dénomination de la couleur. Dans la tâche de Go/nogo, deux classes de stimuli sont défini : les stimuli cibles auxquels le sujet doit répondre et les stimuli dictateurs ne nécessitant pas de répondre. Ce test évalue principalement la capacité à réfréner les réponses aux stimuli dictateurs. Une revue de ces études montre que le WCST n’est pas spécifiquement sensible aux lésions frontales, et que des patients avec des lésions postérieures peuvent égalent être déficitaires à ce test (Mountain et Snow-William, 1993). Plus spécifiquement, ces derniers font plus d’erreurs persévératives que les sujets contrôles, erreurs considérées comme un échec dans l’inhibition d’une réponse dominante. Des études confirment que le cortex préfrontal (Berman et al, 1995), pariétal (Barcelo et al, 2000), temporal (Berman et al, 1995) et hippocampique (Berman et al, 1995) et les noyaux de la base (Mentzel et al, 1998) sont activés lors de la réalisation de cette tâche. En ce qui concerne l’épreuve de Stroop, il n’existe pas non plus d’éléments compatibles avec l’hypothèse d’une association entre une unique aire cérébrale et la résistance à l’interférence (inhibition) requise dans cette épreuve. Au contraire, les études montrent que les patients avec lésions frontales focales ne présentent pas toujours de déficit (Andrés et Van der Linden, 2003). De plus, des patients avec lésions pariétales peuvent présenter des troubles à cette épreuves (Pujol et al, 2001). Enfin, des études montrent que la réalisation de la condition incongruente du test de Stroop est associée à l’activité de différentes aires cérébrales comme le gyrus cingulaire antérieur, des régions orbitofrontales droites (Bench et al, 1993), temporales (Bush et al, 1998) et pariétales (Zysset et al, 2000). Enfin, des études en neuropsychologie semblent indiquer une sensibilité des lésions frontales à la tâche Go/nogo. Cependant, des études par neuro-imagerie montrent que la réalisation de cette tâche est associée à des activations cérébrales diffuses.

L’inhibition dans le vieillissement normal

Depuis maintenant près de 20 ans, la littérature nous offre un grand nombre de travaux qui mettent en évidence des déclins cognitifs liés à l’âge (Burke et Light, 1981 ; Craik et Salthouse, 2000). A l’heure actuelle, quatre facteurs généraux ont été proposés dans la littérature comme médiateurs entre l’âge et la cognition : une réduction de la vitesse de traitement de l’information, une diminution des ressources de la mémoire de travail, des difficultés à inhiber une information non pertinente et un déclin des traitement sensori-moteurs de l’information (vision, audition, équilibre/marche) (Park, 2000). Seule la contribution des trois premiers facteurs sera développée par la suite.

La vitesse de traitement

Plusieurs auteurs postulent qu’une réduction de la vitesse avec laquelle peuvent être exécutées les opérations de traitement contribue de manière déterminante aux effets de l’âge sur la performance dans une grande variété de tâches cognitives : mémoire, raisonnement, langage, cognition spatiale, intelligence fluide, etc. (Birren et Fisher, 1995 ; Salthouse, 1996 ; anderson et Craik, 2000). Les tenants de cette approche s’accordent sur le fait qu’une exécution rapide d’opérations cognitives permet la réalisation de plus et peut être de meilleurs traitements. Dans ce sens, de nombreuses données montrent que la latence de réponse chez les personnes âgées engagées dans des activités cognitives variées, est approximativement une fois et demi plus longue que celle des sujets jeunes (Salthouse, 1985 ; Myerson, Ferraro, Hale et Lima, 1992).

La mémoire de travail

Une réduction des capacités de la mémoire de travail, et plus particulièrement de l’administrateur central constitue la seconde hypothèse explicative du déclin du fonctionnement cognitif chez les personnes âgées (Baddeley, 1986). Ainsi, de nombreuses études ont mis en évidence la présence d’un effet marqué de l’âge sur les capacités de mémoire de travail (Van der Linden et al, 1994, 1998). Ainsi, la mémoire de travail des personnes âgées présenterait une capacité réduite ou disposerait de moins de ressources pour le traitement et le stockage temporaire de l’information.

Dans une autre optique, Hasher et Zacks (1988) suggèrent que le fonctionnement de la mémoire de travail est intimement lié aux mécanismes de sélection attentionnelle. En effet, selon ces auteurs, un traitement réussi et celui qui autorise l’information pertinente de pénétrer dans la mémoire de travail tout en gardant l’information non pertinente hors de cette mémoire. Hasher et Zacks proposent que les adultes âgés présentent de plus faibles performances dans diverses tâches cognitives à cause de l’inefficacité de leurs processus inhibiteurs. Cette inefficacité entraînerait l’encodage d’informations non pertinentes en mémoire de travail ainsi qu’une compétition avec les informations pertinentes au moment de la récupération.

Capacité d’inhibition

Plusieurs auteurs cités précédemment ont proposés que les différences liées à l’âge dans le fonctionnement cognitif s’expliqueraient par un problème affectant les processus inhibiteurs (Hasher et Zacks, 1988 ; Zacks et Hasher, 1994). De nombreuses observations paraissent compatibles avec cette hypothèse. En effet, on constate chez les sujets âgés un taux élevé d’intrusions personnelles dans les conversations (Obler, 1980), une augmentation des fausses alarmes dans des tâches de reconnaissance (Rankin et Kausler, 1979), une sensibilité excessive à l’interférence dans le test de Stroop (Bruyer et al., 1995 ; Salthouse et Meinz, 1995 ; Spieler et al, 1996), des difficultés dans des tâches d’oubli dirigé et une réduction, voire une absence d’effet d’amorçage négatif (Tipper, 1991).

Dans un contexte plus spécifique, Hasher et al (1999) ont distingué trois fonctions d’inhibition en mémoire de travail. Les conséquences possibles d’une atteinte de ces processus inhibiteurs se manifestent à trois niveaux du traitement de l’information : 1) un enrichissement de l’information en mémoire de travail, 2) une activation soutenue des informations et, 3) une interférence plus grande à l’encodage et au recouvrement.

  • empêcher l’accès d’informations non pertinentes : s’il y a une atteinte de ce processus, il y aura un excès d’informations activées à l’encodage ce qui peut entraîner des intrusions, des interprétations erronées de phrases…Ce mécanisme peut être examiné au moyen du paradigme d’amorçage négatif (Tipper, 1985).
  • empêcher l’accès d’informations devenues non pertinentes : si cette fonction est altérée, le sujet aura des difficultés pour éliminer les informations activées en MDT qui deviennent non pertinentes. Ce processus peut être évalué au moyen de la tâche de remise à jour des informations en mémoire (tâche de running span, n-back task).
  • empêcher la réalisation d’une réponse prédominante : si ce mécanisme dysfonctionne, le patient aura une tendance à laisser une réponse automatique guider sa réponse sans prendre en considération des informations plus pertinentes pour la tâche en cours. Ce processus peut être évalué par les tâche de Stroop (Stroop, 1935) et de Hayling (Burgess et Shallice, 1996).

Connely et Hasher (1993) ont suggéré qu’il existe une certaine indépendance fonctionnelle entre ces différents mécanismes d’inhibition.

'' Enrichissement de l’information en mémoire de travail''

Cette première conséquence d’un déficit de processus inhibiteurs concerne la phase d’encodage de l’information. Si les sujets âgés manifestent des mécanismes de suppression moins efficaces dans le blocage de l’entrée des informations en mémoire de travail, ils devraient y inclure plus d’informations actives. Les résultats obtenus dans le paradigme d’amorçage négatif (Tipper, 1985) suggèrent que les adultes âgés ont plus de difficultés que les sujets jeunes à inhiber les informations non pertinentes au moment de l’encodage. Dans ce paradigme, deux caractéristiques ou objets sont présentés lors d’un premier essai (essai amorce), l’un étant non pertinent (distracteur), l’autre désigné comme une cible à traiter. Lors de l’essai suivant (essai test), un second couple d’objet est présenté (avec toujours un objet cible et un objet distracteur à ignorer). Si, dans le second essai, l’objet ignoré lors de l’essai précédent devient la cible, les latences de traitement (de dénomination généralement) sont allongées. L’explication donnée à cet effet est que pendant ou juste après la sélection de la cible sur l’essai amorce, la représentation activée du distracteur est supprimée. Si le distracteur précédent devient cible à l’essai test, la suppression exercée sur lui à l’essai amorce met du temps à être levée, ralentissant ainsi la réponse à l’essai test. Dans leur étude, Hasher, Stoltzfus, Zacks et Rypma (1991) ont proposé à des adultes jeunes et âgés une tâche de dénomination de lettres ; les auteurs ont observés que les jeunes manifestaient l’effet de l’amorçage négatif alors que les âgés ne le manifestaient pas. D’autres chercheurs ont également rapporté un déclin de l’amorçage négatif chez les personnes âgées avec une grande variété de stimuli. C’est le cas de Stoltzfus, Hasher, Zacks, Ulivi et Goldstein (1993) avec des lettres spatialement séparées, de McDowd et Oseas-Kreger (1991) avec des lettres superposées, de Tipper (1991) avec des figures et de Kane, Hasher, Stoltzfus, Zachs et Connelly (1994) avec des mots.

Activation soutenue des informations

Le second niveau du traitement de l’information qui serait altéré par l’inefficacité des processus inhibiteurs correspondrait à la phase de maintien de l’information en mémoire de travail. Si les sujets âgés gardent de manière soutenue l’information activée, ils devraient se montrer incapables de l’éliminer une fois qu’elle est devenue non pertinente. La tâche de remise à jour des informations en mémoire (ou « updating memory task », Pollack Johnson et Knaft, 1959 ; Morris et Jones, 1990) évalue typiquement ces aspects de remise à jour des informations. Dans cette tâche, on présente aux sujets des séquences de consonnes de longueurs différentes. Ces séquences sont présentées aléatoirement et les sujets ne connaissent pas à l’avance la longueur d’une séquence donnée. Leur tâche est alors de rappeler dans l’ordre les quelques dernières consonnes de la séquences (par exemple les 4 ou 5 dernières consonnes de la séquence). Cette tâche de mise à jour exige une flexibilité importante dans le traitement de l’information, ainsi qu’un changement progressif de l’attention (c’est à dire rejeter les consonnes devenues non pertinentes tout en mémorisant les nouvelles consonnes entrées dans la séquence). Van der Linden et al (1994) ont présenté à des sujets jeunes et âgés des séquences de 6, 8, 10 et 12 consonnes au rythme d’une consonne par seconde. Il leur était demandé de rappeler les 6 derniers items. Les auteurs ont mis en évidence des différences significatives entre sujets jeunes et âgés dans la performance en rappel. Par ailleurs, ces différences augmentent à mesure que le nombre de mises à jour à effectuer s’accroît. Ainsi, la nécessité de maintenir en mémoire une charge de 6 items tout en effectuant des opérations de mise à jour excède les ressources de l’administrateur central des personnes âgées.

Interférence plus grande à l’encodage et au recouvrement

Le dernier niveau du traitement de l’information correspond à l’élaboration de la réponse. Une atteinte des processus inhibiteurs à ce niveau concerne le fait de laisser les réponses automatiques guider la réponse sans prise en considération des informations plus pertinentes pour la tâche en cours. Ce mécanisme d’inhibition d’une réponse automatique pourrait être assimilé, selon Stoltzfus et al (1996) à la résistance à l’interférence testée dans la tâche de Stroop (Stroop, 1935). Plusieurs études comparant les adultes jeunes avec les adultes âgés ont mis en évidence un effet d’interférence plus important chez les âgés (Cohen, Dustman et Bradford, 1984 ; Hartley, 1993 ; Houx, Jolles et Vreeling, 1993 ; Spieler et al, 1996). Ces résultats ont été interprétés en terme d’incapacité pour les personnes âgées à inhiber une réponse automatique, la lecture, au profit d’une réponse moins automatique, la dénomination de couleur, correspondant à l’information pertinente pour la tâche en cours. Une autre tâche développée par Burgess et Shallice (1996), la tâche de Hayling implique également l’inhibition d’automatismes. Le test de Hayling est divisé en deux parties (A et B) au cours desquelles l’examinateur lit aux sujets 15 phrases lacunaires auxquelles il manque le dernier mot. Dans la partie A (condition d’initiation), le sujet doit compléter chaque phrase par le mot le plus approprié (par exemple, Le curé à servi la …. messe). Dans la partie B (condition de suppression), le sujet doit fournir une réponse qui n’entretient aucune relation sémantique avec la phrase (par exemple, En Automne, les arbres perdent leurs…. canapé). Il doit donc ici inhiber une réponse dominante. Des difficultés d’inhibition chez les personnes âgées à cette épreuves ont été observées (Andrès, 1997 ; Andrès et Van der Liben, 1996, 1998b).

L’inhibition, un concept unitaire ?

Un nombre considérable de recherches réalisées ces trois dernières décennies ont montré des effets évidents du vieillissement sur des capacités cognitives centrales telles que l’attention, la mémoire et le langage. Comme nous l’avons vu précédemment, Hasher et Zacks (1988) ont été parmi les premiers à concentrer leur attention sur la relation causale entre les processus inhibiteurs et le vieillissement cognitif. Ainsi, de nombreuses études ont montré des performances d’inhibition moins efficaces chez les personnes âgées que chez les jeunes.

Cependant, de nouvelles études utilisant des tâches d’inhibition telles que l’effet Ranschburg (Maylor et Henson, 2000), l’information traitée inconsciemment (Holley et al., 1996) et l’inhibition de récupération (Perfect et al., 2000) n’ont trouvé aucune différence liée à l’âge. Ces constatations indiquent que l’hypothèse d’un déclin général de la fonction d’inhibition lié à l’âge énoncée par Hasher et Zacks doit être modifiée à la lumière de données indiquant l’existence de plusieurs types d’inhibition. Une des premières études suggérant un fractionnement des mécanismes inhibiteurs fut celle de Kramer et al (1994). Les auteurs ont exploré si le déficit des mécanismes d’inhibition liés à l’âge était un phénomène général en utilisant une série de tâches comprenant la compatibilité des réponses, l’amorçage négatif, le Stop Signal, le pré-indiçage spatial et le WCST. De façon générale, la corrélation entre ces tâches était faible ce qui suggère que les mécanismes inhibiteurs pourraient être spécifiques plutôt que généraux. De plus, alors que les adultes âgés avaient plus de difficultés que des adultes jeunes à arrêter une réponse déclarée et à adopter de nouvelles règles au WCST, les deux groupes ont produit un amorçage négatif, une compatibilité des réponses et des effets de pré-indiçage spatial équivalents. Les auteurs ont donc conclu qu’il existait de multiples mécanismes inhibiteurs et que l’intégrité de ces mécanismes déclinait de manière différente au cours du vieillissement normal.

Nigg (2000) en accord avec l’hypothèse selon laquelle il existe différents types d’inhibitions, a distingué différents mécanismes. Le premier mécanisme inhibiteur relevé est le contrôle de l’interférence. Il correspond à la suppression de l’interférence provenant de la compétition ente les ressources cognitives ou les stimuli. Le paradigme classiquement utilisé pour tester ce type d’inhibition est le paradigme de Stroop. Le second processus isolé est l’inhibition cognitive. Il s’agit de supprimer les informations non pertinentes venant de la mémoire de travail. Un paradigme de mesure largement usité qui illustre cette fonction est le paradigme d’oubli dirigé. Une troisième fonction d’inhibition mise à jour est l’inhibition comportementale. Elle consiste à supprimer une réponse automatisée, par le contrôle délibéré de cette réponse selon les changements de caractéristiques du contexte. Un paradigme qui permet d’étudier ce processus est le paradigme du Stop Signal. Un autre type d’inhibition relevé par l’auteur est l’inhibition oculomotrice. La tâche d’antisaccade permet d’appréhender ce processus inhibiteur. Enfin, un dernier mécanisme inhibiteur relevé par l’auteur concerne l’inhibition dans le contexte de l’orientation attentionnelle. Le paradigme classiquement utilisé pour étudier ce processus est le paradigme de Posner.

Plus récemment, en se basant sur la théorie de Nigg (2000), Friedman et Miyake (2004) proposent leur taxonomie des processus inhibiteurs et examinent les relations entre trois processus différents. Le premier se réfère à l’inhibition de réponses dominantes. Il réfère à la capacité à supprimer délibérément la réponse dominante, automatique afin de résoudre la tâche en cours. Des exemples de tâches utilisées pour évaluer cette fonction sont les tâches de Stroop, de Stop Signal et d’antisaccade. La deuxième fonction examinée est la résistance à l’interférence des distracteurs. Elle correspond à la capacité à résister à l’interférence créée par des informations provenant de l’environnement externe et qui ne sont pas pertinentes pour la tâche en cours. La tâche de nomination de mots permet d’appréhender cette fonction. Le dernier mécanisme relevé est celui de la résistance proactive. Elle désigne la capacité à résister aux intrusions d’informations qui étaient auparavant pertinentes pour la réalisation de la tâche mais qui ne le sont plus. Une variante du paradigme de Brown et Peterson (Kane et Engle, 2000) permet l’évaluation de cette fonction. Les résultats de cette étude suggèrent que ces trois fonctions ne mesurent pas la même capacité. De ce fait, les auteurs en conclu que l’inhibition n’est pas un processus unitaire. Une second implication de cette recherche est qu’il existerait un mécanisme commun entre deux fonctions d’inhibition que sont l’inhibition de la réponse dominante et la résistance à l’interférence des distracteurs. La capacité à maintenir activement l’information reliée au but pourrait être le mécanisme clé partagé entre ces deux fonctions d’inhibition.

Enfin, parmi les différentes distinctions proposées, Arbuthnott (1995) ainsi que Popp et Kipp (1998) ont suggéré que la distinction entre processus contrôlés ou intentionnels et automatiques ou involontaires pourrait être cruciale. Les tâches d’inhibition contrôlées ou intentionnelles sont définies comme requérant la capacité d’inhiber délibérément des réponses dominantes ou automatiques lorsque cela est nécessaire. Cette conception de l’inhibition est limité à la suppression consciente, contrôlée de réponses non pertinentes. Une tâche prototypique de ce genre est la tâche de Stroop, dans laquelle il est nécessaire d’inhiber ou d’outrepasser la tendance à produire une réponse plus dominante ou automatique. Les tâches d’inhibition automatique ou involontaire sont définies comme impliquant des processus d’inhibition qui surviennent hors de la conscience du sujet. Cette inhibition semble être une réaction résiduelle involontaire du traitement de l’information pertinente. Elle est également connue comme « inhibition réactionnelle » telle que celle observée dans l’amorçage négatif. D’un point de vue théorique, cette distinction est particulièrement intéressante lorsqu’elle est appliquée au vieillissement cognitif. En effet, l’une des théories majeures dans ce domaine suggère que le taux d’énergie mentale ou de resserves cognitives disponibles pour exécuter des opérations mentales décline avec l’âge. On devrait alors retrouver une dissociation indiquant une plus grande différence liée à l’âge lors de la réalisation de tâches nécessitant des processus contrôlés plutôt que des processus automatiques. De tels résultats ont été retrouvé dans la littérature. Dans une première étude, Andrès (2003) ont utilisé deux tâches d’attention visuelle. La tâche d’inhibition automatique utilisait l’inhibition de retour décrite par Posner et Cohen (1984). Dans la tâche de Posner et al (1984), les sujets doivent détecter l’apparition de cibles parmi deux localisations possibles, d’après l’illumination brève de l’une de ces deux localisations. L’apparition de la cible s’effectue sous deux conditions : soit l’indiçage est valide et la cible apparaîtra effectivement du coté indiqué par l’indice ; soit cet indiçage est incorrect et l’endroit d’apparition de la cible sera opposé à celui indiqué par l’indice. L’inhibition de retour se caractérise par des temps de réponse plus longs lorsqu’un stimulus apparaît dans une même localisation spatiale sur des essais consécutifs comparés aux situations dans lesquelles la position du stimulus varie à travers les essais. Selon Posner et Cohen, la cause de l’inhibition de retour est attribuée à l’attention portée vers un emplacement et le changement d’attention hors de cet emplacement. L’effet est de décourager l’attention de se réorienter vers un emplacement qui a été préalablement exploré. L’inhibition de retour se produit sans la conscience du sujet. La seconde tâche d’inhibition utilisée est la tâche d’antisaccades. Dans ce paradigme, on montre aux sujets un indice spatial, et on leur donne pour instruction d’ignorer l’indice et de regarder de l’autre coté de l’écran, où une cible apparaît alors. Les temps de réaction à une tâche d’antisaccades sont ralenties par rapport à une tâche de prosaccades (où l’indice apparaît du même coté que la cible). La capacité à ignorer (inhiber) l’indice lors de la tâche d’antisaccades demande des ressources attentionnelles contrôlées et est par conséquent considérée comme impliquant l’inhibition intentionnelle. Les résultats ont montré un effet général de l’âge sur les temps de réponse aux deux tâches d’inhibition. De plus, il y a un effet significatif de l’âge sur le nombre d’erreurs lors de la tâche d’antisaccades mais pas lors de la tâche de prosaccades ou l’inhibition de retour. Dans une deuxième expérience, Andrès (2002) a comparé les performances de sujets jeunes et âgés à la tâche de Stroop et une version modifiée de celle-ci. Dans cette dernière, en plus de la condition d’interférence classique (exigeant des mécanismes inhibiteurs contrôlés), la tâche incluait également une condition d’amorçage négatif dans laquelle la couleur du mot de l’essai n (dimension pertinente) correspondait au mot de l’essai n-1 (dimension à ignorer). Les résultats ont montré les effets attendus d’interférence et d’amorçage négatif pour les deux groupes d’âge. Cependant, alors qu’il y avait un effet de l’âge sur la tâche d’interférence de Stroop, il n’y en avait pas sur l’amorçage négatif. Ces expérience ont permis de montrer une sensibilité à l’âge spécifique aux mécanismes d’inhibition contrôlés.

Ainsi, l’inhibition semble être une entité non homogène constituée de différents processus distincts. Ces différents mécanismes ne semblent pas être sensibles de façon similaire aux effets du vieillissement cognitif normal. Ainsi, si certains processus sont altérés au cours du vieillissement, d’autres restent efficients. Il semble pertinent de classer ces différents types d’inhibitions selon qu’ils soient automatiques on contrôlés afin d’expliquer les divers patterns de résultats observés dans la littérature.

Nous verrons que cette distinction semble également pertinente afin d’expliquer les troubles d’inhibition observés dans la DTA. Mais tout d’abord, il apparaît nécessaire de préciser ce qu’est la DTA et quelles sont les manifestations comportementales et cognitives qui la définissent.

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