Dans la théorie psychanalytique de FREUD, on distingue couramment deux topiques (ou conception des lieux psychiques) successives. La première topique élaborée en 1900 distingue l’inconscient, le préconscient et le conscient avec les deux principes qui régissent la vie psychique; le principe de plaisir et le principe de réalité. La seconde topique date de 1920 et distingue le ça, le Moi et le Surmoi.

J’ai choisi de faire une étude chronologique de ce concept car c’est au fur et à mesure des découvertes freudiennes que la définition du Moi s’est construite et enrichie.

Le vocabulaire de psychanalyse ” de Laplanche et Pontallis donne la définition suivante du Moi: Instance que FREUD, dans sa seconde théorie de l’appareil psychique, distingue du ça et du Surmoi.

Du point de vue topique, le Moi est dans une relation de dépendance tant à l’endroit des revendications du ça que des impératifs du Surmoi et des exigences de la réalité. Bien qu’il se pose en médiateur, chargé des intérêts de la totalité de la personne, son autonomie n’est que toute relative.

Du point de vue dynamique, le Moi représente dans le conflit névrotique le pôle défensif de la personnalité; il met en jeu une série de mécanismes de défense, ceux-ci étant motivés par la perception d’un affect déplaisant (signal d’angoisse).

Du point de vue économique, le Moi apparaît comme un facteur de liaison des processus psychiques; mais, dans les opérations défensives, les tentatives de liaison de l’énergie pulsionnelle sont contaminées par les caractères qui spécifient le processus primaire: elles prennent une allure compulsive, répétitive, déréelle.

Par rapport à la première théorie de l’appareil psychique, le moi est plus vaste que le système préconscient-conscient en ce que ses opérations défensives sont en grandes partie inconscientes.

Le Moi avant 1920

L’idée de moi, souvent synonyme de celle de conscience, est déjà présente dans les œuvres de la plupart des grands philosophes, allemands notamment, depuis le milieu du 18ème siècle.

dans la conception freudienne, la notion de moi a toujours été présente, même si elle s’est trouvée renouvelée par des apports successifs.

Dans la période 1895-1900, le mot de moi est souvent utilisé par FREUD dans des contextes divers.

Il est utilisé dans “ Etudes sur l’hystérie ” pour rendre compte de l’arrivée à la conscience des souvenirs pathologiques. Il écrit à ce propos “ l’un des souvenirs qui est en train de se faire jour reste là devant le malade jusqu’à ce que celui-ci l’ait reçu dans l’espace du moi ”. On voit qu’il y a un lien entre le moi et la conscience et que le moi ne recouvre pas uniquement la conscience Les résistances manifestées par la patient sont décrites comme venant du moi “ qui prend plaisir à la défense ”.

La notion de moi est constamment présente dans les premières élaborations que FREUD propose du conflit. Il repère l’existence d’une “ instance ” dont la présence entrave le passage des quantités énergétiques lorsque ce flux est accompagné de souffrance. “ Cette instance s’appelle le moi. Nous décrivons le moi en disant qu’il constitue à tout moment la totalité des investissements de ce système neuronique ”. Ce moi a un double mode de fonctionnement: il s’efforce de se débarrasser des investissements dont il est l’objet en cherchant à la satisfaction et il tente, au moyen de ce procédé que FREUD nomme l’inhibition, d’éviter la répétition d’expérience douloureuses. C’est en 1895 que FREUD parle des relations conflictuelles avec le moi. Déjà, il écrit en 1894 dans “ Les psychonévroses de défense ”, le moi qui se défend se propose de traiter comme non arrivée la représentation inconciliable, mais cette tache est insoluble de façon directe: aussi bien la trace mnésique que l’affect attaché à la représentation sont là une fois pour toute et ne peuvent plus être effacées ”. Ainsi FREUD rend compte de la variabilité des relations conflictuelles entre le moi et les troubles psychiques.

Dans l’hystérie, il voit le moi comme “ une masse dominante de représentations ” qui est menacé par une représentation tenue pour inconciliable avec lui: il y a refoulement par le moi. “ La représentation intolérable ne peut parvenir à s’associer au moi. Le contenu est détaché, hors conscient; son affect se trouve déplacé, reporté dans le somatique, par conversion. ”

Dans les idées obsessionnelles, là encore la représentation intolérable est maintenue hors de l’association du moi. L’affect demeure mais le contenu se trouve déplacé. ”

Dans la confusion hallucinatoire, “ Tout ensemble de la représentation intolérable est maintenu éloigné du moi, ce qui ne devient possible que par un détachement partiel du monde extérieur. Des hallucinations agréables au moi et qui favorisent la défense surviennent. ”

Dans la paranoïa, “ Contenu et affect de l’idée intolérable sont maintenus, et se trouvent alors projetés dans le monde extérieur. ”

On peut caractériser la période 1900-1915 comme un période de tâtonnements en ce qui concerne la notion de moi. Les nouveautés apportées sont dans le fait que FREUD donne un support privilégié aux exigences du principe de réalité. Ce sont les pulsions d’auto-conservation qui abandonnent plus rapidement le fonctionnement selon le principe de plaisir et qui, susceptibles d’être plus vite éduquées par la réalité, qui fournissent le substrat d’un “ moi-réalité ” qui “ n’a rien d’autre à faire que tendre vers l’utile et s’assurer contre les dommages ”. Le moi fait l’épreuve de la réalité par l’intermédiaire des pulsions d’auto-conservation et tente ensuite d’imposer les normes de la réalité aux pulsions sexuelles.

Entre 1914 et 1915, trois notions étroitement liées s’élaborent.

  • Le narcissisme et les conséquences sur le moi dans “ Pour introduire le narcissisme

Le moi se définit comme unité par rapport au fonctionnement anarchique et morcelé de la sexualité qui caractérise l’auto-érotisme

Il s’offre comme objet d’amour à la sexualité au même titre qu’un objet extérieur.

Du point de vue économique, “ le moi doit être considéré comme un grand réservoir de libido d’où la libido est envoyée vers des objet et qui est toujours prêt à absorber de la libido qui reflue à partir des objets ”. Le moi peut être le siège d’un investissement libidinal, comme n’importe quel objet extérieur. Apparaît ainsi la libido d’objet opposée à la libido du moi. FREUD avance l’hypothèse d’un mouvement de balance entre les deux. Désormais le moi n’a plus seulement le rôle de médiateur vis à vis de la réalité extérieure, il est aussi objet d’amour et réservoir de libido.

  • L’identification et conséquences sur le moi dans “ Psychologie des masses et analyse du moi

FREUD en dégage ici des notions fondamentales. L’identification n’est pas seulement l’expression d’une relation entre moi et une autre personne; le moi peut se trouver profondément modifier par celle-ci, parce que “ le moi copie ”. Ce phénomène est mis à jour dans l’étude de l’homosexualité masculine: “ le jeune homme n’abandonne pas sa mère mais s’identifie avec elle et se transforme en elle. Ce qui est frappant dans cette identification, c’est sa portée: elle remanie le moi dans une de ses parties les plus importante, le caractère sexuel. ”

  • La mélancolie et conséquences sur le moi dans “ Deuil et mélancolie

L’intensification à l’objet perdu manifeste chez le mélancolique, est interprétée comme une régression à une identification à un mode plus archaïque, conçu comme un stade préliminaire du choix d’objet “ ... dans lequel le moi veut s’incorporer l’objet ”. Cette idée ouvre la voie à une conception d’un moi qui non seulement serait modelé par des identifications secondaires, mais se constituerait dès l’origine prenant comme prototype l’incorporation orale.

Le moi n’est plus conçu comme la seul instance personnifiée. Par clivage, une partie du moi se pose face à une autre, la juge de façon critique, la prend pour ainsi dire comme objet.

Le tournant de 1920

C’est en 1923, dans “ le moi et le ça ” que FREUD élabore sa deuxième topique; le moi devient l’une des instances de cette topique caractérisée par un nouveau dualisme pulsionnel opposant les pulsions de vie et les pulsions de mort. Il s’effectue alors des regroupement au niveau du moi:

la conscience est “ le noyau du moi ”

les fonctions reconnues au système préconscients sont en majeure partie englobées dans le moi

le moi, et c’est le point sur lequel FREUD insiste surtout, est pour grande partie inconscient. “ Nous avons trouvé dans le moi lui-même quelque chose qui aussi est inconscient, qui se comporte exactement comme le refoulé, c’est à dire qui produit des effets puissants sans devenir lui-même conscient et sui nécessite, pour être rendu conscient, un travail particulier ”.

Le moi apparaît essentiellement comme un médiateur qui s’efforce de tenir compte d’exigences contradictoires; il “ … est soumis à une triple servitude, est de ce fait est menacé par trois sortes de dangers : celui qui vient du monde extérieur, celui de la libido, du ça et celui de la sévérité du Surmoi. Comme être frontière, le moi tente de faire la médiation entre le monde et le ça, de rendre le ça docile au monde, de rendre le monde, conforme au désir du ça. ”

Le moi “ est la partie du ça qui a été modifiée sous l’influence directe du monde extérieur par l’intermédiaire du préconscient-conscient. Il est en quelque sorte une continuation de la différenciation superficielle

Les fonctions du moi sont multiples :

- il est capable d’opérer un refoulement

- il est le siège des résistances

- il participe à la censure, aidé par le Surmoi. Le moi représente ce que l’on peut nommer raison et bon sens par opposition au ça, qui a pour contenu les passion.

- Il est capable de construire des moyens de protection

- Toute sublimation se produit par l’intermédiaire du moi, qui transforme la libido d’objet sexuel en libido narcissique.

- Il est le siège des identifications imaginaires.